Pierre Ellenberger
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4. La forêt soumise.



Sur le sol éclaté de ces derniers hivers,
Il s'écrit en passant des colères furtives
Courant comme alentour le lièvre découvert
Par le cri des chasseurs affûté sous le givre.
Et la fuite s'installe où la danse vivait,
Le printemps ne vient plus sur nos terres fanées ;
La nuit succède au jour sous les mêmes apprêts,
On ne sait plus comment dénombrer les années.

Avant que le silence aît posé ses collets,
On se parlait souvent dans des joutes profondes
Cavaliers de la fête où chacun se croyait
Le plus libre larron jamais venu au monde.
Nos toitures mêlaient leur poutres aux forêts,
Sans orchestre vaillant sous un ciel unanime,
Voix de vivre et de vent, tout un monde chantaiit
Et la lune flânait doucement sur les cîmes.

Puis des hommes sans joie, des reîtres sans couleur,
Harnachés de fureur et de flèches mortelles
Ont fait signe soudain de leurs gestes vainqueurs
Que la vie allait prendre une façon nouvelle.
Les décrets, les panneaux, les poteaux de rigueur
Ont figé la forêt comme on plante une herse,
Le sous-bois fut livré au feu des artilleurs,
La gangrène gagna nos chemins de traverse.

Aujourd'hui tout est calme et semble sommeiller
Dans l'éternel hiver de nos terres soumises ;
Quelques amis sonts morts, d'autres s'en sont allés
Vers des pays marins, sur des terres moins grises.
Et pourtant la forêt s'agite quelquefois ;
On entend sourdre un cri comme un tronc qui résiste,
Un écho répondant à ces anciennes voix
Qui dorment dans l'écorce et nous disent de vivre.




5. Amis.



Amis par-dessus les montagnes,

Amis comme on porte son nom,
Le temps s'est mis en quarantaine
Quand je vous ai dit qui j'étais ;
Planté dans le creux des anciennes forêts
Je vis de votre appartenance,
Heureux comme un arbre et si j'aime la danse
N'en veuillez pas à mes souliers.

Amis par-dessus les orages,
Amis comme on lève le front,
Le temps creusera vos fontaines
Avant d'en connaître le fond.
Du loin que vous êtes au plus loin que je suis
Nous sommes près pour nous entendre,
Les mots échangés sous les mêmes falaises
Ne nous seront jamais repris.

Amis par-dessus les semaines,
Amis comme on mène sa vie,
Le temps brisera nos partages
Sans avoir appris ce refrain,
Et l'ombre viendra qui me fera mentir
Moi qui parle tant de lumière,
Qu'importe le jeu des trompettes dernières
Nous seront très lents à mourir.

Amis par-dessus les frontières
Où veillent nos vieux ennemis,
Le temps n'aura plus qu'à se taire
Quand nous nous serons retrouvés ;
Au terme d'un temps qui ressemble à demain
Nous feront feu de nos barrières,
Et levant les ailes ameutant la tempête
Nous invoqueront l'océan.



6. Vous qui ....



Vous qui buvez allègrement
L'eau des fontaines au pouvoir,
Tant que s'allège sous le vent
Le poids des promesses d'un soir,
Vous n'irez pas jusqu'à l'hiver
Sans avoir oublier vos frères.
Le temps qui vous est à venir
Fera de vous des cerfs-volants
Qui ne peuvent plus revenir.

Vous qui parlez abondamment
De feu, de science et de destin,
Pendant qu'on se casse les dents
Sans que se troublent vos festins,
N'allez pas croire qu'en hiver
Vous renaîtrez de vos prières.
Le temps qui vous est à vieillir
Fera de vous de vieux enfants
Grelottant un dernier soupir.

Vous qui mangez à belles dents
Le fruit des plus hautes moissons
Grenier joufflu, ventre gonflant,
Vous entassez près des maisons
Plus qu'il n'en faudrait pour l'hiver
En oubliant que c'est la guerre.
Le temps qui vous a vu cueillir
Les pommes du pays d'antan
N'appartient plus à vos désirs.

Vous qui rêvez paisiblement
De femmes et de pays conquis,
Vous que les ombres du présent
Retiennent en vos jardins fleuris,
Enfoncez-vous dans votre hiver
Vous n'êtes dèjà plus sur terre.
Le temps qui vous est à dormir
Fera de vous des morts vivants
Bons tout juste à se souvenir.


© Tous droits réservés - Art & Co - 22 août 2005