|
Récemment, l’Académie
norvégienne a posé cette question à cent écrivains du monde : « Quel est, d’après vous, le meilleur roman de tous
les temps ? » Cinquante d’entre eux ont répondu : Don Quichotte, de
Cervantès. Ce résultat soulève l’intéressante question de savoir si les
« long-sellers » (livres vendus sur la longue durée)
s’opposent aux
best-sellers (livres les mieux vendus dans une saison). Il n’existe pas
de réponse adaptée à tous les cas : pourquoi un best-seller se
vend-il,
pourquoi un long-seller perdure-t-il ?
Don
Quichotte fut
un énorme succès lorsqu’il parut pour la première fois, il y a quatre
siècles, en 1605, et continue de se vendre sans interruption. Alors que
William Faulkner était sans doute une mauvaise affaire, si l’on compare
les maigres chiffres de vente d’Absalon !
Absalon ! (1936) à ceux du succès de l’année, Anthony
Adverse,
de Hervey Allen, une saga napoléonienne traitant de l’amour, de la
guerre et du commerce. Ce qui signifie que, à ce sujet, il n’y a pas de
réel thermomètre, et même si le temps ne porte pas uniquement
conseil :
le temps fera vendre.
On pourrait penser que
Cervantès était
en symbiose avec son époque, tandis que Stendhal, par exemple,
n’écrivait que pour quelques « heureux élus » et se vendait
mal de son
vivant. Il ne fut reconnu, avant de mourir, que grâce aux louanges de
Balzac, et ne parvint enfin à la célébrité que grâce aux efforts du
critique Henri Martineau, au XXe siècle.
Quelques écrivains
atteignent une
grande popularité, puis disparaissent. Les listes des best-sellers des
cinquante dernières années sont, à quelques exceptions près, un lugubre
cimetière de livres morts. Mais la pérennité n’est pas une entreprise
voulue. Nul ne peut écrire un livre en aspirant à l’immortalité.
Refus de l’autorité
Nous pourrions faire de
larges
digressions sur les rapports qu’ont eus les écrivains que j’ai cités
avec l’époque à laquelle ils vivaient. Aussi fascinant que cela puisse
être, je me demande jusqu’à quel point cela nous dévoilerait quoi que
ce soit sur les livres qu’ils ont écrits, sur l’imagination qui les
poussait à écrire, sur leur maniement de la langue, leur façon critique
d’approcher l’art de la littérature, et leur conscience d’appartenir à
une tradition plus vaste encore. Dans son dernier livre, Le Rideau (1),
Milan Kundera affirme qu’un romancier appartient, bien plus qu’à son
pays ou même encore qu’à sa langue maternelle, à une tradition dans
laquelle Rabelais, Cervantès, Sterne et Diderot sont membres de la même
famille ; et que cette famille, comme y aspirait Goethe, vit dans
la
maison de la littérature du monde que chaque
écrivain entretient indépendamment des littératures nationales,
lesquelles ont cessé de représenter quoi que ce soit d’important.
Si cela est vrai, alors
toutes les
grandes œuvres de la littérature comprennent aussi bien la tradition
dont elles découlent et à laquelle elles contribuent que la nouvelle
création, qui, elle, dépend autant de la tradition antérieure, puisque
la tradition, pour rester en bonne santé, est tributaire des nouvelles
créations qui l’alimentent.
Comme c’est l’année du
quatre centième anniversaire de Don Quichotte
et que je considère le livre de Cervantès comme la pierre angulaire du
roman, tel qu’il s’est développé depuis le XVIIe siècle, permettez-moi
d’y enraciner ma réflexion.
Cervantès appartient à une
tradition
intellectuelle dont il ne peut pas parler. C’est la tradition d’Erasme
de Rotterdam (1466-1536), le phare du début de la Renaissance à la cour
du jeune Charles Quint, une chandelle rapidement soufflée par les vents
froids et dogmatiques de la Contre-Réforme. Après le concile de Trente
(1545), Erasme et ses œuvres seront anathémisés par l’Inquisition, son
testament restera un secret. Cervantès était imprégné de cette
philosophie interdite. Erasme cherchait la réconciliation entre la Foi
et la Raison, refusant non seulement les dogmes de la Foi, mais aussi
ceux de la Raison. C’est pourquoi Cervantès, en tant que disciple
espagnol d’Erasme, fut forcé de dissimuler ses affinités
intellectuelles.
Le livre principal
d’Erasme, Eloge de la folie
(1509), est l’éloge de Don Quichotte déambulant à travers un univers
érasmique dans lequel toute vérité est suspecte, tout baigne dans
l’incertitude : c’est ainsi que le roman moderne acquiert son
droit de
naissance. Comme Cervantès ne peut exprimer l’influence libératrice de
la pensée érasmique, il surpasse alors Erasme : la sagesse de
Rotterdam
devient la folie de la Manche, et le mariage de la
sagesse (2) et de l’incertitude (3) donne naissance au roman
tel que nous le comprenons. Un espace privilégié, effectivement,
d’incertitude.
Lieu incertain : un
village oublié dans une province retirée de l’Espagne. Un lieu au nom
impossible : « En un lugar de la Mancha de
cuyo nombre no quiero acordarme (4). »
Auteur incertain : qui a écrit ce livre ? Cervantès ? De
Saavedra ?
Cide Hamete Benengeli ? Un anonyme copiste maure ? Le
funambule masqué
Ginés de Pasamonte déguisé en Maître Pedro, le joueur de
marionnettes ?
Le manque d’auteur parvient à peine à dissimuler le refus de l’autorité.
Noms incertains : Don
Quichotte est-il
vraiment un hidalgo ruiné du nom d’Alonso Quijano – ou est-ce
Quijana ?
ou peut-être Quezada ? Ou bien faut-il procéder autrement :
le
gentilhomme appauvri est-il vraiment le courageux chevalier errant, un
Cid humilié, un Cortés déchu ? Or, que contient un nom ?
L’instabilité
onomastique du roman Don Quichotte sape toute la
sûreté émanant d’une lecture directe. Dulcinée est Aldonza, des
jouvencelles en détresse deviennent des reines et des princesses, des
carnes décharnées passent pour des rosses héroïques, des châtelains
illettrés se transforment en gouverneurs.
Les adversaires imaginaires
de Don
Quichotte portent des noms extravagants – comme, par exemple, le géant
Pentapolin aux manches retroussées –, c’est pour cela que ses ennemis
véritables doivent également en porter : le bachelier Samson
Carrasco
devra être surnommé le « chevalier des Miroirs » afin
d’entrer dans
l’univers onomastique de Don Quichotte. Et le nom de Don Quichotte
lui-même, nom de bataille du châtelain Quijada... ou Quijano... ou
Quesada... entre en complète monture de combat dans ce carnaval de
surnoms, devenant le « chevalier à la Triste Figure » ou le
« chevalier
aux Lions », ou « Quijotiz », sur le mode pastoral, ou
le ridicule
« Don Azote », qui, à l’auberge, est « Cravache »,
ou encore le « Don
Gigote » au palais ducal, un « Hamburger » dont on se
moque.
Lieux, noms, auteur, tout
est incertain dans Don Quichotte.
Et l’incertitude est aggravée par la grande révolution démocratique
qu’a forgée Cervantès et qui est la création du roman en tant que lieu commun (5) ; lugar
común, c’est le lieu de rencontre de la ville, la place centrale,
le polyforum,
le square public dans lequel chacun a le droit d’être écouté mais où
nul n’a un droit exclusif à la parole. Ce principe conducteur de la
création romanesque est transformé en ce que l’essayiste Claudio
Guillén appelle un « dialogue de genres ».
Ils se retrouvent tous dans l’espace ouvert de Don
Quichotte.
Ici, le picaresque – Sancho
Pança –
tend la main à l’épique – Don Quichotte. Ici, la linéarité de la
narration est brisée, encerclée, contrainte à se hâter d’aller de
l’avant ou bien, inversement, interrompue par les histoires dans
l’histoire, par l’intermède pastoral ; puis avec le roman de
l’amour
courtois et les fils mauresques et byzantins de la narration, elle se
retrouve tissée dans la tapisserie d’un roman qui, en fin de compte, se
présente lui-même comme étant à la fois l’identité et la différence de
son univers linguistique.
Avant Cervantès, la
narration pouvait
s’épuiser dans une unique lecture du passé : l’épique, ou du
présent :
le picaresque. Cervantès mêle passé et futur, transformant le roman en
un processus critique qui propose tout d’abord que nous lisions un
livre sur un homme qui lit des livres, livre qui devient ensuite un
livre sur un homme qui sait qu’il sera lu. Lorsque Don Quichotte entre
dans l’imprimerie à Barcelone et qu’il découvre que ce qui y est
imprimé est son propre livre, El ingenioso hidalgo
Quijote de la Mancha,
nous sommes soudain plongés dans un monde vraiment nouveau de lecteurs,
de lectures accessibles à tous et pas seulement à un petit cercle au
sein du pouvoir, qu’il soit religieux, politique ou social.
Le roman, depuis l’époque
de Cervantès,
en multipliant à la fois les auteurs et les lecteurs, est devenu un
véhicule démocratique, un espace de choix libre, d’interprétations
alternées du moi, du monde et de la relation entre le moi et les
autres, entre toi et moi, entre nous et eux. La religion est
dogmatique. La politique est idéologique. La raison se doit d’être
logique. Mais la littérature a le droit d’être équivoque.
L’ambiguïté dans un roman
est peut-être
une façon de nous dire que, puisque les auteurs (et par là même
l’autorité) ne sont pas fiables et sont susceptibles d’être expliqués
de maintes manières, il en va également ainsi du monde. Car la réalité
n’est pas fixe, elle est changeante. Nous ne pouvons approcher la
réalité que si nous arrêtons de prétendre la définir une fois pour
toutes. Les vérités partielles offertes par un roman sont un rempart
contre les abus dogmatiques. Pourquoi donc les écrivains, considérés
comme faibles et insignifiants sur le plan politique, sont-ils
persécutés par les régimes totalitaires, comme s’ils étaient vraiment
importants ?
Cette contradiction révèle
la nature profonde de la politique dans la littérature. La référence
est la polis, la ville, la communauté de citoyens
qui se développe mais reste constante, non pas l’autoritas,
les pouvoirs qui passent et sont essentiellement éphémères, mais qui,
emplis d’orgueil, se croient éternels.
La fiction de Kafka décrit
un pouvoir
qui attribue un pouvoir à sa propre fiction. Le pouvoir est une
représentation qui, comme les autorités dans Le Château,
gagne en force par l’imagination de ceux qui sont hors du château.
Lorsque cette imagination cesse de donner au pouvoir encore plus de
pouvoir, l’empereur fait une apparition, nu, et l’écrivain impuissant
qui le signale est banni en exil, en camp de concentration ou envoyé au
bûcher, tandis que le tailleur de l’empereur coud à celui-ci de
nouveaux habits.
Qu’un pouvoir politique
soit rendu
possible par l’écriture est plutôt exceptionnel. Dans des conditions
« normales », l’écrivain n’a pour ainsi dire aucune
importance
politique. Il ou elle peut, bien entendu, en tant que citoyen, devenir
important sur le plan politique. Il ou elle a alors l’importance
politique absolue d’offrir à la cité, aussi tranquilles, aussi
tardives, aussi indirectes qu’elles soient, les deux valeurs
indispensables unissant le personnel et le collectif : paroles et
imagination, langue et mémoire, discours et intention.
La fiction alors, de
Rabelais et
Cervantès à Grass, Goytisolo et Gordimer, est une autre manière de
questionner la vérité, puisque nous nous efforçons de l’atteindre à
travers le paradoxe d’un mensonge. Ce mensonge peut être nommé
imagination. Il peut être considéré comme un miroir critique de ce qui
passe pour être la vérité dans un monde de conventions. Il érige
certainement un second univers de l’être, dans lequel Don Quichotte et
Emma Bovary ont une plus grande réalité, non moins insignifiante, que
le bataillon de citoyens rencontrés à la hâte, et aussi vite oubliés,
auxquels nous avons affaire. Il est vrai que Don Quichotte ou Emma
Bovary éclairent, donnent du poids et une présence aux vertus et aux
vices – à ces personnalités fugitives – de nos rencontres quotidiennes.
Peut-être que ce que
possèdent Achab (héros de Moby Dick,
de Herman Melville), Pedro Páramo (du roman éponyme de Juan Rulfo) et
Effie Briest (du roman de Theodor Fontane) est également le souvenir
vivant des grandes, célèbres et mortelles subjectivités des hommes et
des femmes que nous oublions, que nos pères connaissaient et que nos
grands-parents avaient prédit.
Dans Don
Quichotte,
écrivit Dostoïevski, la vérité est sauvée par un mensonge. Avec
Cervantès, le roman établit son droit de naissance sur un mensonge qui
est le fondement de la vérité. Car au moyen de la fiction, le romancier
met la Raison à l’épreuve. La fiction invente ce qui manque au monde,
ce que le monde a oublié, ce qu’il espère atteindre et qu’il
n’atteindra peut-être jamais. La fiction est donc une manière de
s’approprier le monde, de lui donner sa couleur, son goût, ses sens,
ses rêves, ses nuits blanches, la persévérance et même la tranquillité
paresseuse dont il a besoin pour continuer à être.
Pénètre dans ton propre moi
et découvre
le monde, c’est ce que nous dit le romancier. Mais aussi :
parcours le
monde, et connais-toi toi-même. Au cours des sombres heures précédant
la seconde guerre mondiale, le romancier allemand Thomas Mann traversa
l’Atlantique avec Don Quichotte comme son plus sûr
garde du corps le reliant à une Europe aux prises avec la mort. Et
auparavant déjà, sous les nuages menaçants de la première guerre
mondiale, Franz Kafka avait découvert que Don Quichotte était une
magnifique invention de Sancho Pança, qui lui permettait ainsi de
devenir un homme libre de suivre les aventures du chevalier errant,
sans blesser quiconque. Et pour finir, dans son Pierre
Ménard, auteur du Quichotte,
Jorge Luis Borges nous explique qu’il suffit de réécrire le roman de
Cervantès, mot à mot, mais à une époque différente et dans une
intention différente, pour le recréer.
Cervantès a vécu son
époque : l’Espagne
décadente des derniers Habsbourg, Philippe III et la dévaluation, la
chute de l’économie à la suite de l’expulsion successive des
industrieuses populations juive et arabe, le besoin forcené de
dissimuler les origines hébraïque et maure, ce qui mena à une société
faite de masques fragiles, au manque d’administrateurs réellement
efficaces au service d’un vaste empire, à la disparition de l’or et de
l’argent des Indes dans les puissantes maisons commerciales du nord de
l’Europe. Une Espagne de galopins et de mendiants, de gestes vides,
d’aristocrates cruels, de routes dévastées, d’auberges minables et de
gentilshommes brisés qui, en des temps plus vigoureux, avaient conquis
le Mexique et navigué dans les Caraïbes, et offert au Nouveau Monde ses
premières universités et ses premières presses d’imprimerie : la
fabuleuse énergie de l’Espagne investie dans l’invention de l’Amérique.
Cervantès et les autres
grands
écrivains de l’âge d’or espagnol ont vraiment démontré que la
littérature pouvait donner à la société ce que l’histoire lui avait
retiré. « Où sont les oiseaux de l’année
dernière ? »,
soupire Don Quichotte à l’agonie. Ils sont morts et empaillés, c’est
pour cela que Don Quichotte doit donner à son roman le vol ressuscité
de l’aigle, l’envergure de l’albatros.
De joyeux robots
Tout comme Cervantès
répondit à la
société dégradée de son époque par le triomphe de l’imagination
critique, nous nous voyons confrontés à une société dégradée sur
laquelle nous nous devons de réfléchir, de réfléchir à la façon dont
elle s’infiltre dans nos vies, nous entoure et même nous expose à la
situation pérenne de répondre au passage de l’histoire par la passion
de la littérature.
Nous sommes conscients du
danger qu’en
ce début de XXIe siècle les ordres du jour des hommes se déplacent. Le
budget militaire dépasse de loin les investissements dans les domaines
de la santé, de l’éducation et du développement. Les requêtes urgentes
des femmes, des personnes âgées, des jeunes sont laissées au hasard.
Les crimes envers la nature se multiplient. Au ciel, écrivit Borges,
conserver et créer sont des verbes synonymes. Sur terre, ils sont
devenus des ennemis.
Les causes primaires de la
terreur
n’intéressent personne. La réponse à la terreur ne peut pas être la
terreur, mais bien plutôt l’intelligence, le contrôle démocratique et
le développement socio-économique, tandis que l’identité culturelle des
nations qui ont longtemps subi le joug de l’autorité coloniale doit
être renforcée.
Les valeurs
internationales, acquises à
force de persévérance critique et de sacrifices – droits humains,
diplomatie, multilatéralisme, priorité de la loi –, sont assaillies par
la précipitation aveugle de l’unilatéralisme, de la guerre préventive
et de l’orgueil absolu qui « précède la
chute »
(Proverbes, 16:18). Notre réponse à ces réalités n’est parfois qu’une
passive béatitude. Il y a ceux qui croient vivre dans le meilleur des
mondes parce qu’on leur a dit que l’indispensable était impossible.
Mais de l’autre côté, nous
sommes
assaillis par la crainte fiévreuse, bien qu’inerte, d’une apocalypse
latente qui se déclencherait si Dieu cessait d’aimer ses créatures et
devait les détruire toutes avant de recommencer depuis le début, comme
l’évoquait Goethe.
L’espace a capitulé. Grâce
à l’image,
nous pouvons être partout à la fois, instantanément. Mais le temps
s’est pulvérisé, s’émiettant en images qui sont en danger de refuser à
la fois l’imagination du passé et la mémoire de l’avenir. Nous pouvons
devenir les esclaves d’images hypnotiques que nous n’avons pas
choisies. Nous pouvons nous transformer en joyeux robots et nous amuser
à en mourir.
Je crois que ce sont des
réalités qui
devraient nous motiver à affirmer que la langue est le fondement de la
culture, la porte sur l’expérience, le toit de l’imagination, la cave
de la mémoire, la chambre à coucher de l’amour et, au-delà de tout
cela, la fenêtre ouverte sur l’air du doute, qui remet en question et
interroge. Je découvre dans tous les grands romans un dessein humain,
qu’on l’appelle passion, amour, liberté ou justice, nous invitant à le
mettre au goût du jour et le réaliser, même si nous savons qu’il est
condamné à l’échec.
Don Quichotte sait qu’il va
échouer,
tout comme le père Goriot (de Balzac), Anna Karénine (de Tolstoï) et le
prince Mychkine (dans L’Idiot, de Dostoïevski) le
savent. Mais c’est uniquement grâce à la prise de conscience, implicite
ou explicite, de tels échecs qu’ils sauvegardent et nous aident à
sauvegarder la nature de la vie elle-même, l’existence humaine et ses
valeurs, telles qu’elles sont vécues, offertes et remémorées à travers
tous les temps, toutes les races, toutes les familles de l’humanité,
sans qu’elles-mêmes se perdent dans l’illusion d’un progrès et d’une
félicité illimités et garantis. Après les expériences des siècles
passés, nous ne pouvons plus ignorer les exceptions tragiques au
bonheur et au progrès que l’humanité a sans cesse rencontrées.
Dans Lumière
d’août,
William Faulkner oppose et en même temps inclut deux caractères
dissemblables, Joanna Burden, la nymphomane d’âge mûr, et Joe
Christmas, son jeune amant noir. Christmas est un représentant de la
liberté. Mais il sait que sa liberté est limitée, et même prométhéenne.
Il a le sentiment d’être un aigle, dur, puissant, impitoyable,
indépendant. Mais cette sensation se dissipe, et il réalise alors que
sa peau est sa prison. Joanna Burden, en prenant possession du corps de
Joe, souhaite se condamner elle-même, pas pour toujours, mais juste un
peu : « Mon Dieu, ne me force pas à prier,
implore-t-elle. Laisse-moi juste me condamner moi-même
un peu plus longtemps. »
Ce ne sont que deux des
caractères de
Faulkner qui découvrent en l’amour la nature tragique de la liberté et
du destin. Chez Faulkner, savoir que nous sommes capables de résister
signifie que nous sommes également capables, à certains moments, de
remporter une victoire.
Si je souligne cette vérité
tragique et
classique chez Faulkner, c’est parce que je la trouve essentielle au
souffle même du roman : la liberté est tragique parce qu’elle est
consciente à la fois de sa nécessité et de ses limites. « Ce
n’est pas la victoire que j’espère, écrit Kafka, et
le combat en lui-même ne me réjouit pas, il me réjouit uniquement parce
que c’est la seule chose que je peux faire (...).
En tant que tel, il me réjouit cependant plus que je ne peux l’apprécier
(...). Si je capitule, ce ne sera probablement pas à
cause du combat, mais à cause de cette joie de combattre. »
« Entre
le chagrin et le néant, je choisis le chagrin » – célèbre
phrase de Faulkner, à laquelle il ajouta : « L’homme
l’emportera. »
N’est-ce pas cela, peut-être, la vérité du roman ? L’humanité
l’emportera, et elle l’emportera parce que, malgré les accidents de
l’histoire, le roman nous dit que l’art restaure la vie en nous, la vie
que l’histoire, dans sa précipitation, a méprisée. La littérature rend
réel ce que l’histoire a oublié. Et parce que l’histoire est ce qui a
été, la littérature va offrir ce que l’histoire n’a jamais été. C’est
pour cela que nous ne pourrons jamais témoigner de la fin de l’histoire
– sauf si la fin du monde survenait.
On compare alors les
paroles de Franz
Kafka et celles de William Faulkner avec les théories de la fin de
l’histoire et du choc des civilisations. Je parle en tant qu’écrivain
de langue espagnole, la langue d’un continent qui est ibérique, indien
et métis, noir et mulâtre, atlantique et pacifique, méditerranéen et
caraïbe, chrétien, musulman et juif, grec et latin.
Je ne peux accepter la
thèse que nous
vivons dans un conflit de civilisations, car toutes celles que j’ai
évoquées sont les miennes et elles ne s’affrontent pas dans mon esprit.
Elles se parlent et discutent afin de se comprendre. Leur lieu de
rencontre à toutes, lieu du discours, de la pensée, de la mémoire et de
l’imagination que chacun et chacune d’entre nous porte en soi,
participe à un dialogue des civilisations et refuse la fin de
l’histoire.
Comment l’histoire
pourrait-elle cesser, tant que nous n’aurons pas dit notre dernier
mot ?
Carlos
Fuentes.
|